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dimanche 12 juin 2016

Un dinosaure tombé dans la potion informatique quand il était petit

Nous suivons depuis longtemps BlueGriffon, l’éditeur de pages web basé sur les technologies Mozilla, qui vient de sortir en version 2.0, et son auteur Daniel Glazman, Mozillien de très longue date et depuis des années au cœur de la standardisation des langages de programmation web. Pour cela, sa vision acide de Mozilla et de sa gouvernance est particulièrement précieuse.

Daniel Glazman

Bonjour Daniel ! Pour nos lecteurs qui n’ont pas suivi l’histoire de Mozilla depuis 1998, peux-tu te présenter ?

Bonjour ! Et bien je suis un babasseur¹ tombé dedans dans l’enfance et qui a finalement réussi à suivre sa vocation. Je baigne dans le Web depuis sa prime jeunesse puisque je bossais déjà sur un éditeur WYSIWYG² SGML³ en 1991… J’ai fini par rejoindre Netscape en 2000 et suis donc un Mozillien, spécialisé dans l’éditeur et les CSS, depuis bientôt seize ans. Je suis membre du W3C depuis plus de vingt ans, ce qui fait de moi là-bas un des dinosaures, et j’ai été Co-chairman du CSS Working Group de 2008 à fin 2015.

Voila, voilà 🙂

Tu sors BlueGriffon 2.0, version majeure de ton éditeur HTML WYSIWYG dont la précédente version datait d’octobre 2015. Quelles différences majeures entre ces deux versions ?

Plein ! J’ai réécrit beaucoup de choses, totalement transformé l’UI, fait une passe intense de débogage, mis à jour le Gecko sous-jacent qui commençait à dater un peu (et cela n’a pas été une mince affaire), j’ai rajouté pas mal de fonctionnalités, etc. Ce qui justifiait donc une version majeure.

Bluegriffon 2.1.1

Nouvelle interface par défaut de Bluegriffon 2.1.1

Où sont passées toutes les extensions qu’on avait dans les versions1.x ?

La gestion tant technique que commerciale des add-ons était un bigntz d’une magnitude folle… Quand notre Shopping Basket Provider (e-junkie pour ne pas le nommer) a merdouillé au maximum en étant incapable de s’adapter aux nouvelles conditions de TVA en Europe, j’ai dû changer en urgence de fournisseur et c’était le bon moment pour changer le modèle de distribution, pénible à souhait. Techniquement, c’était aussi atroce, avec près d’une vingtaine de releases pour chaque version (entre l’éditeur et ses add-ons).

Donc finis les add-ons… Les fonctionnalités sont désormais intégrées à l’appli, et « déverrouillées » par une clé de licence.

À quels type d’usages est destinée la version premium de BlueGriffon 2.0 ?

Je dirais que cette version est destinée aux semi-pros et pros. Notre éditeur CSS est un des meilleurs de tout le marché avec même un éditeur visuel de sélecteur et notre gestionnaire de modèles donne accès à environ 2 500 modèles de documents « libres ». Notre gestionnaire MathML rend la rédaction scientifique super facile et rapide. Etc.

Mais à l’heure des systèmes de gestion de contenu (CMS) qui peut vouloir d’un éditeur de pages web ?

À l’heure du CMS, de plus en plus de monde se rend compte de la lourdeur majuscule de ces systèmes, de leur lenteur et surtout de leurs trous de sécurité. On entend de plus en plus parler de gestionnaires de site statique. Et puis de toute manière, les CMS c’est bien gentil mais il faut bien concevoir les modèles de documents qui vont dedans, non ? 🙂

Il faut aussi ne pas oublier que le Web, c’est aussi des zillions de petites mains sans compétence technique qui veulent publier une page, un jeu de photos, des choses simples.

Peux-tu nous donner les trois arguments clés qui pourraient pousser nos lecteurs à essayer BlueGriffon ?

Parlons de la version gratuite, alors :

1. Cross-platform, Open-Source et gratuit
2. Conformité aux Standards
3. Moderne

BlueGriffon 2.1.1 avec Opquast intégré

BlueGriffon 2.1.1 avec Opquast (qualité web) intégré

Tu avais aussi publié un éditeur ePub. Que peux-tu nous en dire ?

Il est toujours là 🙂 BlueGriffon EPUB Edition est un peu un fork de BlueGriffon. C’est le seul éditeur Wysiwyg cross-platform conforme nativement à EPUB 2 et EPUB 3 au monde. Quand je dis nativement, c’est qu’il n’y a pas de format pivot propriétaire. On traite l’EPUB, que l’EPUB, tout l’EPUB. Les autres outils sur le marché exportent de l’EPUB mais sont basés sur un format propriétaire. Bref, ils doivent être présents en début de chaîne éditoriale et ne peuvent s’insérer au milieu. Or les chaînes éditoriales EPUB sont aujourd’hui extrêmement hétérogènes, avec un gros syndrome MacGiver : ça tient avec des élastiques et des rustines, souvent avec des retouches manuelles.

L’implémentation d’EPUB n’a pas été une partie de plaisir, les specs étant (en tous cas pour les versions 2 et 3) pleines de trous, d’incohérences, d’erreurs, de sous-spécifications. Revers positif de la médaille, cela m’a amené à devenir Expert Invité dans l’EPUB Working Group de l’IDPF, où je suis un des (très) rares à avoir une expérience d’implémentation complète dans un éditeur…

Tes logiciels sont basés sur les technologies Mozilla et exploitent le XUL, technologie dont Mozilla a annoncé l’abandon à terme. Que penses-tu fondamentalement de cette décision et quelles conséquences vas-tu en tirer pour tes développements futurs ?

J’ai le droit de hurler ? Bon, alors je hurle… 🙂

Je ne conteste pas du tout la décision de Mozilla, normale pour elle.

Enfin, normale si la plate-forme html+WebExtensions était à parité avec ce qu’offre XUL. Or ce n’est pas le cas et cela va prendre un sacré moment avant que cela ne le devienne. Si ça le devient un jour… Et puis XUL et ses overlays permettaient de modifier tout, absolument tout dans le navigateur et cela a été un élément MAJEUR de l’adoption de Firefox.

Ce qui me hérisse un peu plus, c’est la gestion de son « écosystème » par Mozilla. En gros, pas de gestion, pas de dialogue, aucune réponse à mes demandes de discussion stratégique au plus haut niveau de l’entreprise. Après avoir fait percoler les technos Mozilla dans toute l’Europe pendant plus de dix ans avec ma boîte Disruptive Innovations, j’ai trouvé et trouve toujours cela désorganisé et indigne d’une organisation disposant d’un Manifeste tel que celui que nous connaissons.

L’embedding, l’écosystème ? Mozilla s’en tamponne quasi complètement depuis treize ans. Il semblerait que cela bouge un peu, j’ai eu quelques rumeurs sur ce sujet très récemment mais pour l’instant, rien de public.

En attendant, la fin de XUL m’impose de trouver un remplacement. Et comme je ne trouve rien qui me convienne vraiment, je développe mon propre environnement 🙂 Cela devrait donner un nouveau produit un de ces quatre, évidemment…

En tant que Mozillien convaincu depuis si longtemps, je trouve la stratégie de Mozilla – et malheureusement souvent son absence de stratégie – triste à pleurer. Cela doit expliquer les vagues de départs volontaires récentes, je suppose 🙁

Tu as lancé ton entreprise peu après le licenciement par AOL en juillet 2003 des Netscapers bossant sur Mozilla. Tu vends des licences premium et des manuels utilisateur. Est-ce rentable de développer avec les technologies Mozilla depuis la France aujourd’hui ?

Pour l’instant, c’est encore le cas. Cela ne durera pas. Mozilla est passée de leader à follower. On fait « du Electron » à la sauce Moz, on suit les WebExtensions de Google et on poubellise tous les avantages concurrentiels les uns après les autres. Seul Servo relève le niveau, à mon avis.

Mais au sein de Mozilla, c’est une « disruptive innovation ». On entend déjà des bruits de managers sur Gecko qui renâclent devant la montée en puissance de Servo… Servo étant géré de façon assez radicalement différente de Gecko, ça va clasher à un moment ou un autre 🙂

Bluegriffon 2.1.1 : Préférences > thème clair

Le thème clair fait son retour dans BlueGriffon 2.1.1

Et pour finir, peux-tu nous dévoiler ce que tu as dans les tuyaux pour les prochaines versions de BlueGriffon et tes autres projets ?

En deux mots : Responsive Design. J’avais dû, pour des raisons professionnelles, arrêter mon implémentation il y a quelque temps. Je l’ai reprise et cela sera, j’espère, dans la v2.2. UI complète de gestion des Media Queries en min-width et max-width. Je dirais que j’en suis à 55 % et c’est déjà vachement chouette et cela devrait être supérieur à toutes les autres implémentations du marché.

Merci Daniel du temps que tu nous as consacré et bonne chance pour l’avenir.

Avec plaisir !

</Daniel>


Le nouveau site de BlueGriffon, conçu dans BlueGriffon 2.0 bien sûr 😉


Note 1 : programmeur.

Note 2 : WYSIWYG pour what you see is what you get (« ce que vous voyez est ce que vous obtenez ») comme dans un traitement de texte.

Note 3 : Le Standard Generalized Markup Language est le langage de description à balises ancêtre du HTML.

Note 4 : Le Cascading Style Sheets est le langage informatique qui décrit la présentation des documents HTML et XML.

Note 5 : Gecko est le moteur d’affichage historique de Mozilla.

Note 6 : Le Mathematical Markup Language est un langage basé sur XML permettant l’affichage de symboles mathématiques, notamment sur Internet.

Note 7 : ePub est un format ouvert standardisé pour les livres numériques.

Note 8 : Le XML-based User interface Language est un langage de description d’interfaces graphiques fondé sur XML, créé dans le cadre du projet Mozilla et utilisé pour ses logiciels comme Firefox.

Note 9 : Servo est le projet de moteur de navigateur conçu pour les applications, y compris pour un usage embarqué, écrit dans le nouveau langage de programmation système de Mozilla, Rust, pour atteindre un meilleur parallélisme, une meilleure sécurité, une meilleure modularité et de meilleurs performances.


Crédit photo de Daniel : Thanh Tung Nguyen. Tous droits réservés.

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Un commentaire

  1. Hervé dit :

    On reconnaît bien le franc-parler de Daniel. Toujours aussi bouillant ! 🙂

    si la plate-forme html+WebExtensions était à parité avec ce qu’offre XUL. Or ce n’est pas le cas et cela va prendre un sacré moment avant que cela ne le devienne. Si ça le devient un jour… Et puis XUL et ses overlays permettaient de modifier tout, absolument tout dans le navigateur et cela a été un élément MAJEUR de l’adoption de Firefox.

    Je lis partout (sur NextInpact, sur Développez.com, etc.) des inquiétudes sur l'avenir des extensions, les développeurs qui n'auront pas le temps de porter les leur, ou qui ne voient pas l'intérêt de jeter XUL aux orties... Ce choix technique pourrait coûter à Firefox ses dernières parts de marché. Je m'interroge donc sur son bien-fondé.

    En tant que Mozillien convaincu depuis si longtemps, je trouve la stratégie de Mozilla – et malheureusement souvent son absence de stratégie – triste à pleurer. Cela doit expliquer les vagues de départs volontaires récentes, je suppose

    C'était donc ça que sous-entendait ROC dans son fameux SOS énigmatique de 2014 ?
    Traduit ici : https://mozillazine-fr.org/choisissez-firefox-sinon-plus-tard-vous-naurez-plus-le-choix/

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